La liste des anonymes

Ces deux dames avec qui l’on a échangé des cafés, des crêpes et des gâteaux à Dimboola en bordure d'autoroute.
Dimanche matin. On cuisine nos crêpes au sirop d’érable, comme le veut la tradition, notre tradition. On aime bien apporter un peu de chez nous en voyage, question de se réchauffer le cœur lors des matinées frisquettes d’automne. Installés sur la halte routière où l’on a passé la nuit, on s’active. Une dame arrive.

Au kiosque près de notre van, elle s’installe pour offrir des boissons chaudes aux voyageurs de passages. Elle et sa collègue, qui arrive quelques minutes plus tard, sont là pour donner un peu de motivation liquide à ceux qui ont une longue route à faire. Simplement comme ça, pour la bonne action. Les gens s’arrêtent, les femmes discutent avec eux comme s’ils avaient été à l’école ensemble et, une fois leur café fini, les voyageurs repartent l’esprit plus vif. Ainsi, ces deux bienfaitrices voient de nouveaux visages arriver et, en moins de temps qu’il ne faut pour se présenter, ils ont déjà laissé la place à d’autres.

Ce dimanche matin, nous sommes leurs premiers visiteurs. Ayant tout le nécessaire pour déjeuner, on ne demande rien, mais la dame prend les devants et nous suggère de prendre un café pour accompagner nos crêpes. Bonne idée, mais nous lui rendons la politesse et elle accepte itou. Elle mange une de nos crêpes, sa collègue aussi. Et comme pour renchérir, pour avoir le dernier mot, elle nous rapporte notre assiette avec deux morceaux de gâteau aux bananes maison en guise de collation pour la route. Elles semblent apprécier nos spécialités québécoises puisqu’aux  routards suivants, elles ne manquent pas de souligner les bienfaits de notre séance de troc matinale. Si bien qu’un homme nous aborde, il sait que nous sommes Canadiens, les dames lui ont parlé de nous. Il nous questionne sur notre destination, notre itinéraire. Il est d’Adélaïde et est passionné de randonnée pédestre. Il y va de ses suggestions et nous propose son aide si l’on a besoin de bonnes cartes topographiques lors de notre passage près de chez-lui. Ça, c’est l’Australie! Les gens nous approchent, nous questionnent, n’importe où, sans préavis, par simple curiosité, pour savoir qui l’on est, où l’on va, d’où l’on vient. Et après quelques minutes, une courte conversation, quelques conseils, chacun repart de son côté en se souhaitant bonne route.

Plus tard, une fois notre chemin repris, nous mangeons nos petits gâteaux et nous repensons à ces deux dames. C’est fascinant quand on se met à penser à tous les gens que l’on croise une fois, quelques minutes, tout au plus quelques heures, avec qui l’on échange et que l’on ne reverra fort probablement plus jamais de nos vies. Imaginez un instant! Et pourtant, ces rencontres, bien qu’elles soient courtes, nous laissent parfois des souvenirs impérissables. Dans notre camionnette, on se remémore tant de personnages croisés depuis le début de notre voyage en Europe, au Vietnam et ici. L’Hôtelier à Anglet, la dame assise à nos côtés dans l’avion, le conducteur Tchèque de notre covoiturage Nuremberg-Paris, la Franco-vietnamienne rencontrée à Phu Quoc, l’amie Allemande de Guillaume à Melbourne, les Californiens croisés sur le quai de St-Kilda, les Français avec qui on a marché au mont William avant d’embarquer chacun dans nos vans et de partir dans des directions opposées. Toutes ces personnes ont quelque chose en commun : nous les avons connues assez longtemps pour en garder un souvenir tenace mais pas assez pour connaître leur nom. Parfois, la séparation est si raide qu’on regrette après coup de ne pas avoir échangé nos coordonnées. Parfois, il y a ceux avec qui on prend le temps d’échanger les détails de nos comptes Facebook, ceux à qui on a l’impression qu’on n’a pas eu le temps d’en dire assez, ceux qu’on aimerait bien revoir un de ces quatre. Mais, ceux-ci sont rares, ils sont même l’exception de tous ces gens qui finissent, quant à eux, sur la longue liste des anonymes.

Ces deux dames, que l’on reconnaîtra désormais comme les deux dames avec qui l’on a échangé des cafés, des crêpes et des gâteaux à Dimboola en bordure d’autoroute, sont les dernières personnes à s’ajouter sur cette longue liste. Mais, leur court passage dans nos vies ne les a pas empêchées de faire de ce dimanche ordinaire une journée mémorable.

2014-04-14, Dimboola, Australie


Commentaires (6)



cTpkoCTC
Envoyé par kNzsFuZyr igXasd6k4b le 2017-01-26
Jeg hørte denne pÃ¥ lydbok - en super opplevelse. Tror ikke jeg har ledd sÃ¥ mye siden jeg leste ElnÃlg-bi¸kene da de ble utgitt :)

Envoyé par Marie Grandbois le 2014-04-15
Merci pour ce moment de douceur votre texte me ramène à l'essentiel les rencontres.bonne route à vous deux.

Alex et Janie
Fait plaisir Marie de partager nos histoires de voyageurs.

Si simple
Envoyé par Joëlle Bélanger le 2014-04-14
Un article tout simple qui vient me chercher droit au cœur. Merci de me faire sourire et de me rappeler l'importance de ses petits moments et de ses petites rencontres. C'est ce qui rend le présent si humain, si vrai et si beau. Bon voyage!

Alex et Janie
Merci Joëlle pour ton commentaire! De plus, c'est plaisant d'avoir de tes nouvelles et savoir que tu nous lis toujours aussi fidèlement.

Imprévu...
Envoyé par Martin Bouchard le 2014-04-14
Les plus belles rencontres sont souvent celles qui sont imprévues... Bonne suite de voyage

Alex et Janie
Merci Martin!

Merci
Envoyé par alain desharnais le 2014-04-14
Le plus beau d' un voyage n' est pas nécessairement la destination mais les personnes que l' on croise ,qui alimentent et agrémentent les souvenirs qui vous resteront au moment ou la route s' achèvera ...KEEP ON RIDING....

Alex et Janie
Merci pour ces beaux mots Alain. Tu as bien raison c'est souvent les gens qu'on va se souvenir après toutes ces aventures!

Merci de ces beaux écrits!
Envoyé par Valérie Tremblay le 2014-04-14
Un bel hommage à toutes ces personnes qui croisent nos routes et nous font vivre des moments présents riches sans même le savoir... C'est toujours agréable de leur accorder une pensée. ;)

Alex et Janie
Merci Val! Il y en a tellement qui croisent notre route en voyage. C'est toujours avec un brin de nostalgie qu'on y repense.



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