Les montagnes russes

Depuis le début de ce périple nous avons emprunté d’innombrables moyens de transport, l’avion, le train, le bateau, le co-voiturage, l’auto-stop, notre campervan et on en passe. Ici, comme dans la plupart des pays de l’ex-Union Soviétique, le moyen de transport par excellence est la marshrutka, une sorte de mini-bus qui fonctionne un peu selon le principe d’un taxi partagé. La plupart du temps, elles ne suivent pas d’horaire précis et partent plutôt selon l’achalandage, c’est-à-dire que ce qui indique l’heure de départ est le moment où le véhicule est plein. Mais attention, même si la marshrutka est pleine au début de son trajet, cela ne l’empêchera pas de s’arrêter plusieurs fois en cours de route pour faire embarquer ou débarquer des passagers en surplus.

Il n’est donc pas rare que ces véhicules soient bondés, bien au-delà de leur capacité. Si les chauffeurs Arméniens sont plutôt prudents, la réputation de leurs homologues Géorgiens est tout autre. Mais bon, en voyage, les expériences de conduite extrême sont plus fréquentes qu’à la normale, si bien que nous n’avons pas trop d’appréhensions vis-à-vis cette notoriété. Après une nuit passée dans le train, nous avons traversé la plaine caucasienne de Tbilisi jusqu’à Zugdidi, une ville de province, point de transit vers la région de hautes montagnes de Svaneti. Tel que prévu, la marshrutka vers notre destination vient à la rencontre du train et nous partons presqu’immédiatement.

Svaneti est confinée entre la Russie, au nord, et les territoires géorgiens sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du sud, à l’ouest et à l’est. La plupart des villages de la région s’élèvent à plus de 1500 mètres d’altitudes et sont entourés des plus hautes montagnes d’Europe, dont certaines dépassent les 5000 mètres. Pas étonnant que durant l’ère soviétique, la région soit demeurée relativement imperméable aux changements, si bien que bon nombre de leurs traditions subsistent encore aujourd’hui. D’ailleurs, les Svanes parlent une langue unique parlée par quelques dizaines de milliers de locuteurs, une langue considérée en danger d’extinction par l’UNESCO.

La route
Pour aller vers ces sommets enneigés, la route s’annonce épique. Notre guide de voyage indique même que « se rendre à Svaneti par voie terrestre fait partie de l’aventure en soi », ça promet. Les paysages que nous traversons sont en effet magnifiques. La route est coupée dans le roc à flanc de montagne, suspendue, tantôt au-dessus d’un lac cristallin, tantôt au-dessus d’un canyon sans fond. Oui, les paysages sont vraiment sans pareil. Mais la route… atroce! Elle est bosselée, glacée par endroit, et si au moins ce n’était que cela. Parfois, à la sortie d’une courbe, nous arrivons face-à-face avec des troupeaux de bestiaux. Ou sinon, après un tournant serré, de grosses roches, atteignant parfois un mètre de diamètre et nouvellement détachées de la paroi en surplomb, gisent au milieu de la route. Et plus tard, à la suite d’un virage en épingle, un arbre est étendu de tout son long en travers de la voie, après qu’un bucheron l’ait fraîchement abattu. Sur la centaine de kilomètres de trajet, les obstacles arrivent toujours après des courbes, la raison est simple, il n’y a que ça des courbes. C’est à croire que l’ingénieur ayant dessiné le tracée avait perdu sa règle et a dû se rabattre sur son compas. Nous ne sommes pas non plus très rassurés de voir qu’à quelques endroits, la voie fut dégagée il y a quelques jours à peine, à la suite d’éboulis gigantesques. Le garde-fou n’a rien pour nous sécuriser davantage. Haut d’à peine quelques décimètres, il semble destiné à faire des croques-en-jambe aux marshrutkas, pour s’assurer qu’elles termineront leur vol plané aux fins fonds du gouffre, pas avant. Mais, disons qu’avec un véhicule en bon état et un chauffeur prudent, on n’a aucune raison de s’inquiéter.

Le véhicule
La plupart de ces bolides sont des modèles usagés provenant des pays Occidentaux auxquels on a donné une seconde vie sur les routes post-soviétiques en les transformant en mini-bus. Ce matin, le nôtre ne fait pas exception, un vieux Ford Transit des années 90, perforé par la rouille. Et les pneus… on n’a pas regardé les pneus, mais à voir le reste, peut-on s’attendre à beaucoup mieux que quatre beaux pneus d’été bien lisses? Mais bon, notre conducteur n’aura qu’à rouler tranquillement et ça prendra le temps que ça prendra.

Le chauffeur
Nous sommes désolés si les prochains mots peuvent sembler choquants. C’est vrai nous avons l’habitude d’écrire dans un langage exempt de grossièretés, mais s’il y a une seule fois où nous devons nous permettre de placer quelques sacres c’est maintenant. Viarge! Ce chauffeur-là c’est un criss de malade! Ça y est, c’est dit! Il conduit tout simplement comme s’il n’y avait personne d’autre sur la route. Il coupe les courbes (rappelez-vous, la route ne comporte pas de lignes droites) en empiétant sur la voie inverse pour rouler plus rapidement. Il ne se soucie aucunement des virages à angle mort, ni des potentielles plaques de glaces. Sa conduite est tellement à la limite qu’il ne s’agirait que d’une légère défectuosité mécanique ou d’un obstacle impromptu pour que nous disparaissions dans les profondeurs de la rivière. Pendant les trois heures que dure le trajet nous sommes sur les dents. Nous sommes réellement ébranlés, si bien qu’à notre arrivée à destination, nous savourons sincèrement d’être encore en vie.

Nous nous promettons de ne jamais reprendre cette route. Une seule autre option s’offre à nous, l’avion. Le village svane de Mestia est desservi trois fois par semaine par une liaison aérienne avec la capitale. Nous n’hésitons pas une seconde et nous réservons nos places pour le prochain départ. Mais, il y a un mais! Le petit avion de quinze passagers doit, pour voler dans les montagnes du Caucase, profiter d’une météo plus que parfaite et il s’avère que cela constitue une rareté ici. Après avoir vu un premier vol annulé, nous nous rendons à l’aéroport par un bel avant-midi clair et ensoleillé, confiants de pouvoir partir. Après trois heures d’attente et avoir vu le vol être retardé à maintes reprises, celui-ci est finalement annulé à notre grand désarroi. Nous réalisons que nous sommes devant un dilemme : attendre le prochain vol tout en courant le risque de passer l’hiver ici ou repartir par là où nous sommes venus… en marshrutka! Nous avons choisi la deuxième option à contrecœur.

Avant de partir, nous renouvelons nos vœux comme ce doit être fait dans de pareilles circonstances. Rien pour nous rassurer, la quinzaine de nos compagnons de route font leur signe de croix incessamment autour de nous. On se croirait dans une messe de minuit sauf que le curé a un volant dans une main et un téléphone cellulaire dans l’autre. Quoi? Un téléphone cellulaire? Oui oui, et il y répond par-dessus le marché! Mais, aussi étrange que cela puisse paraître, notre nouveau conducteur fait office de professeur de conduite comparé à son collègue de l’ascension. Nous arrivons finalement au pied des montagnes en vie et sans trop de craintes. Cette péripétie est l’exemple parfait d’expérience de voyage pour le moins désagréable qui se transforme en anecdote inoubliable une fois finie.

2014-11-22, Kutaisi, Géorgie


Commentaires (5)



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Envoyé par Isabelle le 2014-11-22
Ébranlante votre histoire.... À donner des frissons :-(

Alex et Janie
On en avait des frissons et le texte rend bien ce qui s'est vraiment passé. Maintenant, on en parle en riant.



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